La disjonction de l'espace plastique vis-à-vis des lieux permet
de rédimer leur finitude. N'est-ce pas la racine même du mot espace
(en grec,
spaô) que de signifier "tirer hors de,
extraire, étirer au point de déchirer" ? La technique
artistique opère ici sur le
topos familier un travail
d'extension pugnace, de fragmentation, pour se placer résolument
dans l'Ouvert
i.
Soumis à une dislocation salutaire, le paysage est littéralement
sculpté et rebâti par l'artiste : il fait alors apparaître des
sillons, des tracés, des dénivelés, des lignes de crêtes, des
écartements, des intervalles, des passages insoupçonnés, des
issues esquissées, des tronçons qui s'ébauchent et se chevauchent,
d'invisibles correspondances ... On peut penser aux "chemins
qui ne mènent nulle part" du philosophe rustique
ii,
mais ici il ne s'agit plus simplement de chemins recouverts d'herbes
qui s'arrêtent en lisière de forêts, comme au bout du monde :
plutôt des perspectives ouvertes par une exigence artistique tenace,
imposant du haut de l'atelier les lois de son imaginaire. L'artiste
devient alors le paysagiste d'espaces u-
topiques,
d'émancipation vis-à-vis du
locus originel.